Hélène est assise en face de moi, les bras croisés serrés contre elle. Elle regarde un point fixe au-dessus de mon épaule. Elle parle calmement, presque trop calmement. Elle me décrit sa semaine, ses réunions, les courses du week-end. Puis elle marque une pause : « Vous savez ce qui est bizarre ? Je sais que c’est moi qui fais tout ça. Mais en ce moment, c’est comme si je regardais ma propre vie depuis derrière une vitre. »

Elle n’est pas en crise. Elle n’a pas l’air effrayée. Elle est juste absente de sa propre présence. Ce qu’elle décrit, je l’entends rarement au cabinet. Et c’est peut-être pour cela que, quand cela arrive, cela mérite qu’on s’y arrête vraiment.

Un peu comme quand vous continuez à faire les gestes du quotidien, les courses, le travail, les enfants, mais que quelque chose s’est comme décroché. Vous êtes là, et en même temps vous n’y êtes plus tout à fait. Ce n’est pas de la fatigue ordinaire. C’est autre chose.

Dans ma pratique au cabinet, il arrive que des personnes décrivent des épisodes de déréalisation sans savoir comment les nommer, ni ce qu’ils signalent. Ce n’est pas fréquent. Mais quand c’est là, l’absence de mots peut être aussi déstabilisante que l’épisode lui-même. Cet article est une tentative de mettre des mots justes sur cette expérience, de distinguer ce qui peut attendre de ce qui mérite une attention immédiate, et de vous donner des repères concrets si un épisode survient.

Points-clés

  • La déréalisation est une impression d’irréalité concernant l’environnement. Elle peut être associée à des états du système nerveux, mais ses causes sont multiples.
  • Le test de réalité est généralement préservé : le monde semble irréel, sans que la personne conclue qu’il l’est objectivement.
  • Certaines techniques de respiration peuvent aggraver la sensation dans certains états. Les repères externes sont alors souvent plus accessibles.
  • Aucun profil physiologique unique ne permet d’expliquer ou de diagnostiquer tous les états dissociatifs.
  • Des causes médicales doivent être recherchées lorsque les épisodes persistent, sont nouveaux ou s’accompagnent d’autres symptômes.

Qu’est-ce que la déréalisation ?

La déréalisation désigne une impression d’irréalité ou de détachement concernant l’environnement : le monde semble lointain, artificiel, plat, ou vu comme à travers une vitre légèrement trouble. La personne ne perd pas conscience de là où elle est. Elle sait que le monde est réel. Mais elle ne le ressent plus comme tel (Murphy, 2023)1.

Deux notions proches méritent d’être distinguées :

  • La dépersonnalisation est un détachement concernant soi-même : son propre corps, sa voix ou ses pensées. On peut se sentir observateur de sa propre vie depuis l’extérieur.
  • La dissociation, au sens large, désigne une perturbation de l’intégration de la conscience, de la mémoire, de l’émotion ou du sentiment d’identité. La déréalisation en est une forme parmi d’autres.

Un épisode bref dans un contexte de stress intense n’a pas la même signification qu’un trouble persistant qui altère le travail ou les relations. La vitre peut s’épaissir ou se lever selon les contextes. C’est cette différence qui oriente la suite.

Pour comprendre les mécanismes nerveux qui peuvent sous-tendre ces états de déconnexion, lisez notre article sur la fenêtre de tolérance émotionnelle.

Femme assise dans un fauteuil, illustrant l'expérience intérieure de la déréalisation
Un épisode isolé dans un contexte de stress n’a pas la même signification qu’un trouble persistant.

Pourquoi le système nerveux peut-il produire cette impression ?

Avertissement médical

La déréalisation peut avoir de nombreuses causes médicales : épilepsie temporale, migraine, troubles vestibulaires, maladies thyroïdiennes, effets de certains médicaments ou substances. Si vous vivez des épisodes pour la première fois, ou s’ils persistent, la première étape est de consulter un médecin pour éliminer ces causes. Ce qui suit est informatif, pas diagnostique.

Le système nerveux autonome régule automatiquement le rythme cardiaque, la respiration, la digestion et la vigilance. Il participe aussi à la construction de ce que vous ressentez comme présence dans le monde.

Une hypothèse bien documentée, sans être définitive, est celle d’une cascade défensive. Lorsqu’une situation paraît impossible à contrôler ou à fuir, l’organisme peut modifier son activation, son attention et sa sensibilité aux sensations. Une réduction de l’intensité émotionnelle et perceptive peut être protectrice sur le moment, puis devenir déstabilisante lorsqu’elle persiste (Murphy, 2023)1.

Le concept en une phrase

L’insula, une région cérébrale impliquée dans la construction du schéma corporel, semble jouer un rôle dans le sentiment de présence. Lorsque ce signal est perturbé, la sensation d’être là peut vaciller, comme si la vitre entre vous et le monde s’épaississait.

Je choisis de croire que votre corps n’est pas en train de vous trahir. Il cherche à vous protéger avec les moyens disponibles. L’impression d’irréalité n’est pas un signe de faiblesse : c’est un signal que quelque chose, dans votre biologie, a décidé que le monde était trop chargé pour être perçu normalement.

La vitre ne se lève pas sur commande. Mais elle peut se lever. Et comprendre pourquoi elle est là est souvent le premier pas.
Femme dans un fauteuil, illustrant la cascade défensive du système nerveux
La cascade défensive peut être protectrice sur le moment, puis déstabilisante lorsqu’elle persiste.

Un ancrage externe si vous en avez besoin maintenant

Avant de commencer : sur une échelle de 1 à 10, à quel point vous sentez-vous présent dans votre corps et votre environnement ? Notez ce chiffre mentalement.

  1. Sécurité physique d’abord. Si vous conduisez, arrêtez-vous. Si votre orientation est difficile, asseyez-vous.
  2. La voix avant tout. Dites à voix basse le lieu où vous êtes, ce que vous étiez en train de faire et la date approximative.
  3. Le protocole couleur. Cherchez une couleur, nommez-la puis nommez deux ou trois objets de cette couleur à voix haute.
  4. Un appui proprioceptif. Prenez conscience du contact de vos pieds sur le sol, de votre dos contre une chaise ou de vos avant-bras sur une surface.
  5. La règle du « si cela empire ». Si une étape augmente l’irréalité, interrompez-la sans vous juger et passez à la suivante.

Après l’exercice : réévaluez votre présence sur 1 à 10. Si le chiffre ne bouge pas, c’est une information, pas un échec. Le monde autour de vous semble-t-il un peu moins derrière la vitre, même légèrement ?

Ce que la science peut mesurer, et ce qu’elle ne sait pas encore

Je veux être honnête sur ce point, parce que des explications trop simples circulent en ligne et peuvent désorienter. Fréquence cardiaque, VFC et conductance cutanée ont été étudiées en lien avec la dissociation et la déréalisation. La revue systématique de Beutler et al. (2022), portant sur 28 études, conclut qu’aucun profil physiologique unique et robuste n’est identifié2.

Cela signifie que si quelqu’un vous dit « votre nerf vague est bloqué, faites cet exercice », c’est une simplification qui peut aider dans certains cas et être inutile dans d’autres. Dans ma lecture de terrain, je travaille avec plusieurs hypothèses en même temps, que j’adapte à la personne et à son état du moment T.

La déréalisation peut apparaître dans plusieurs états fonctionnels du système nerveux. L’état mixte, qui combine figement et activation simultanément, peut notamment produire cette sensation de vitre entre soi et le monde. Corps et mental s’éclairent mutuellement : une approche uniquement par le corps ou uniquement par la pensée reste partielle.

Ce n’est pas parce qu’un outil est bon qu’il est adapté à votre état du moment T. La même technique peut stabiliser une personne et en déstabiliser une autre.

Pourquoi les exercices de respiration ne fonctionnent pas toujours

« J’ai essayé de respirer lentement pendant l’épisode. Cela a empiré. » Ce n’est pas un échec. C’est une information.

L’intéroception désigne la capacité à percevoir les signaux internes de votre corps : souffle, rythme cardiaque et tensions musculaires. Diriger l’attention vers l’intérieur lorsque le système nerveux est déjà en surveillance élevée peut augmenter cette surveillance plutôt que la réduire.

Une étude de Lathan et al. (2023), menée auprès de 68 femmes exposées à des événements traumatiques, a montré que les associations entre dépersonnalisation et conductance cutanée différaient selon que l’attention était dirigée vers le souffle ou l’environnement extérieur4. Ce n’est pas une règle universelle. C’est une validation de ce que j’observe régulièrement.

La cohérence cardiaque et la respiration lente sont des outils puissants pour certains états. Elles peuvent aggraver l’anxiété en hypervigilance aiguë ou en figement. C’est pourquoi le protocole couleur, orienté vers l’extérieur, est souvent plus accessible pendant un épisode.

Femme écrivant dans un carnet, illustrant l'attention aux repères externes
Si une technique augmente l’irréalité, interrompez-la et revenez aux repères externes.

Ce qui peut aider à lever la vitre progressivement

La déréalisation n’est pas une porte fermée à double tour. C’est une vitre. Et les vitres, avec le bon éclairage et la bonne approche, finissent par laisser passer la lumière.

Ce qui peut contribuer à l’amélioration dépend du contexte : traitement des troubles associés, accompagnement psychothérapeutique adapté, restauration du sommeil, réduction des substances et approches graduelles de présence dans l’environnement (Wilkhoo et al., 2024)5.

Dans ma pratique, je commence toujours par amplifier une zone de ressource avant d’approcher une zone de tension. Ces allers-retours progressifs entre ressource et tension sont une forme de titration : un dosage progressif qui préfère les petits pas à l’immersion directe. Je n’impose jamais un ordre ou une méthode universelle.

Parent et enfant jouant ensemble, illustrant l'ancrage et la sécurité retrouvée
La présence se construit progressivement, avec un soutien adapté à chaque étape.

Plan d’action en 5 étapes

  1. 1Nommer sans dramatiser. Reconnaître l’expérience comme une variation perceptive connue, pas comme un signal de danger immédiat, réduit souvent l’amplification par la peur.
  2. 2Assurer la sécurité physique. Arrêtez toute activité à risque. Asseyez-vous si nécessaire.
  3. 3Essayer un ancrage externe. Protocole couleur, repères visuels, appuis proprioceptifs et voix dans l’espace. Si une option augmente l’irréalité, passez à la suivante.
  4. 4Chercher une présence régulée. Une personne calme et présente peut servir d’ancre. Un lieu connu ou un animal familier peuvent aussi offrir une base.
  5. 5Consulter si les épisodes reviennent. Un médecin, puis un psychologue ou psychothérapeute formé aux approches trauma selon le contexte. Consulter est la démarche naturelle, pas un aveu d’échec.

Quand consulter un professionnel ?

La démarche naturelle est de consulter si les épisodes sont fréquents, durent, s’intensifient ou perturbent le travail, les études ou les relations. Consultez aussi si la déréalisation apparaît après un événement difficile, ou si elle vous inquiète, même sans autre signe.

Contactez rapidement un médecin ou les services d’urgence en cas de confusion soudaine, convulsions, faiblesse d’un côté du corps, trouble de la parole, blessure à la tête récente, hallucinations, intoxication ou risque pour votre sécurité. Ces situations sont médicales avant d’être somatiques.

Les professionnels utiles selon le contexte sont le médecin généraliste, le psychiatre ou neurologue lorsque des causes médicales sont à explorer, et le psychologue ou psychothérapeute formé aux approches trauma.

Deux femmes en conversation, illustrant la co-régulation et le soutien professionnel
Consulter un professionnel est une démarche naturelle, pas un aveu d’échec.

Pour aller à l’essentiel

Hélène est repartie ce soir-là avec une chose : le nom de ce qu’elle vivait, et une première réponse à portée de main. Pas une promesse de résultat. Pas un protocole universel. Juste un point d’appui.

La déréalisation peut être associée à des états du système nerveux autonome, mais ses causes sont multiples et méritent une exploration médicale si les épisodes persistent. Les repères externes, la voix dans l’espace et les appuis proprioceptifs sont souvent plus efficaces que les techniques de respiration pendant un épisode.

La prochaine fois que vous sentez ce décalage, ne cherchez pas à forcer la présence. Cherchez un point d’appui. La vitre, elle, pourra s’occuper de se lever toute seule.

Ce que vous ressentez n’est pas dans votre tête. C’est dans votre biologie.

Besoin de parler à quelqu'un ?

Des lignes d’écoute sont disponibles, gratuitement et sans rendez-vous.

  • France : 3114, numéro national de prévention du suicide, 24h/24 et 7j/7.
  • Belgique : 0800 32 123, ligne d'écoute gratuite, 24h/24 et 7j/7.
  • Luxembourg : SOS Détresse, 45 45 45, tous les jours de 11h à 23h, les vendredis et samedis jusqu'à 3h. Depuis l'étranger : +352 45 45 45.
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Avertissement médical

Les informations contenues dans cet article sont fournies à titre informatif et éducatif. Elles ne remplacent en aucun cas un avis, un diagnostic ou un traitement médical professionnel. En cas de détresse psychologique ou de symptômes physiques persistants, consultez un professionnel de santé qualifié.

Références

  1. Murphy M. (2023). Depersonalisation-derealisation disorder: the neural correlates, defences and schema. Neuroscience & Biobehavioral Reviews. PMC10132272.
  2. Beutler M. et al. (2022). Autonomic correlates of trauma-related dissociation: a systematic review. PMC9635467.
  3. Owens A.P. et al. (2015). Cardiovascular regulation in depersonalisation disorder. Acta Neuropsychiatrica. PMC4374468.
  4. Lathan E.C. et al. (2023). Skin conductance responses during rest and breath focus in trauma-exposed women with dissociation. PMC10305839.
  5. Wilkhoo P. et al. (2024). Depersonalisation-derealisation disorder: diagnostic and management update. PMC11910194.

Questions Fréquentes

La déréalisation est-elle causée par le système nerveux ?

La déréalisation peut être associée à des états de régulation du système nerveux autonome, notamment dans les contextes de surcharge ou de trauma. Elle peut aussi avoir des causes médicales, comme une migraine, une épilepsie ou des effets médicamenteux. Le système nerveux est impliqué, mais il n'est pas la seule explication possible.

La déréalisation est-elle une psychose ?

Non, pas nécessairement. Dans la déréalisation, le test de réalité est généralement préservé : la personne sait que son environnement lui semble irréel, sans conclure qu'il l'est objectivement. Seul un professionnel de santé peut poser ce diagnostic différentiel.

Combien de temps peut durer un épisode de déréalisation ?

La durée varie de quelques secondes à plusieurs semaines selon les contextes. Un épisode isolé dans un contexte de stress intense est différent d'un trouble persistant. La durée, la fréquence et le retentissement sur le fonctionnement quotidien orientent la nécessité de consulter.

Pourquoi la cohérence cardiaque peut-elle aggraver une déréalisation ?

Diriger l'attention vers les sensations internes peut, dans certains états, augmenter la surveillance interne plutôt que la réduire. Si un exercice augmente la sensation d'irréalité, interrompez-le et passez à un repère externe.

Quelle est la différence entre déréalisation et dépersonnalisation ?

La déréalisation est une impression d'irréalité concernant l'environnement extérieur. La dépersonnalisation est un détachement concernant soi-même : son propre corps, sa voix ou ses pensées. Les deux peuvent coexister et s'inscrivent dans la catégorie plus large de la dissociation.

Comment s'ancrer rapidement pendant un épisode ?

Privilégiez les repères externes : nommez le lieu à voix basse, cherchez une couleur dans la pièce et nommez deux ou trois objets de cette couleur. Sentez le contact de vos pieds sur le sol ou de votre dos contre une chaise. Si la focalisation sur le souffle aggrave la sensation, interrompez-la.

Quand la déréalisation justifie-t-elle une consultation urgente ?

Consultez rapidement ou contactez les services d'urgence si la déréalisation s'accompagne de confusion soudaine, convulsions, faiblesse d'un côté du corps, trouble de la parole, blessure à la tête récente, hallucinations, intoxication ou risque pour votre sécurité.

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